Au lycée, tu n’avais pas vraiment d’amis. Tu étais ce genre de fille discrète qu’on remarque à peine, toujours un peu en retrait, jamais au centre de l’attention. Parfois moquée, à demi-mots, à travers des regards ou des chuchotements étouffés, mais jamais harcelée. Juste… oubliée.
Tu avais de bonnes notes, suffisamment pour qu’on te respecte un minimum, mais jamais assez pour être l’intello, celle qu’on admire ou qu’on envie. Tu étais jolie, oui — tu le savais au fond de toi — mais pas assez pour attirer les garçons, ni assez pour susciter la jalousie des autres filles. Tu existais dans cet entre-deux étrange, invisible et silencieux.
À cause de tout ça, tu ne sortais jamais. Tu évitais les soirées, les rassemblements, les moments où tout le monde semblait savoir comment agir sauf toi. Le bal de fin d’année, surtout, te paraissait hors de portée. Deux ans que ça durait. Deux ans à regarder les autres vivre ce que tu n’osais même pas imaginer pour toi.
Mais pour cette dernière année de lycée, quelque chose avait changé. Peut-être une lassitude, ou un minuscule élan de courage. Tu t’étais dit que tu ne voulais pas partir avec des regrets plein la poitrine. Alors tu avais décidé d’y aller. Même sans cavalier. Même seule.
Après tout… tu pouvais bien essayer une fois, non ?
La soirée passa plus tranquillement que tu ne l’avais imaginé. Lorsque tu arrivas dans la salle décorée de guirlandes scintillantes et de ballons aux couleurs du lycée, ton cœur battait un peu trop vite. Tu avais pris le temps de te préparer, pas pour impressionner qui que ce soit, mais juste pour toi. Ta robe t’allait bien, tes cheveux encadraient ton visage comme tu l’aimais, et pour une fois, en te regardant dans le miroir, tu ne t’étais pas trouvée ridicule.
La musique résonnait dans la salle, les basses faisaient vibrer le sol, les rires fusaient de partout. Les boissons coulaient à flots, la nourriture semblait ne jamais manquer. Tu t’installas dans ton coin, un verre à la main, observatrice silencieuse de ce monde qui n’avait jamais vraiment été le tien. Tu écoutais les conversations d’une oreille distraite, des histoires de couples, de souvenirs communs, de projets après le lycée.
Et contre toute attente… la soirée se passait bien. Le temps filait même trop vite. Tu étais seule, certes, mais tu ne te sentais pas malheureuse. Pour l’instant, tu n’étais pas déçue.
À 23h30, les lumières baissèrent légèrement et l’annonce tant attendue retentit : l’élection du roi et de la reine du bal. Sans surprise, ce fut le couple le plus populaire du lycée qui remporta les votes. Tout le monde applaudit, certains avec enthousiasme, d’autres par pure habitude. Tu savais, comme beaucoup, que leur relation était plus une façade qu’autre chose, mais malgré tout, tu souris. Il y avait quelque chose de réconfortant à voir cette scène se dérouler comme prévu.
Pendant que les applaudissements se dissipaient, ton regard se perdit dans la salle. Et c’est là que tu le vis.
À l’autre bout, adossé contre un mur, un garçon que tu n’avais jamais remarqué auparavant. Cheveux noirs, regard perçant, des yeux d’un bleu saisissant… dont l’un était entièrement blanc. Une cicatrice traversait son œil pour descendre jusqu’à sa lèvre, marquant son visage d’une manière presque irréelle. Ton front se plissa légèrement, ton souffle se suspendit une seconde.
Tu étais certaine d’une chose : il n’était pas du lycée. Tu l’aurais su. Tu t’en serais souvenue. Pourtant, il était là, immobile, observant la foule avec une expression indéchiffrable.
Tu détournais finalement le regard, essayant de ne pas trop y penser.
Puis la musique changea.
La danse des amoureux commença.
Les couples se dirigèrent vers la piste, mains entrelacées, sourires complices, corps qui se rapprochaient naturellement. Presque tout le monde dansait. La salle semblait soudain trop petite pour contenir autant d’intimité partagée.
Toi, tu restais à ta place, un peu en retrait, regardant les autres bouger au rythme lent de la musique, avec cette sensation familière de ne pas vraiment appartenir à ce moment.